Elephant Island - extraits/notes


DEBUT

           C’était une nuit de janvier 1917. J’avais presque sept ans et je voulais monter sur le bateau de Jules, un fou qui promettait de vaincre les Allemands tout seul à coups de bottines. Ma grande sœur  disait non, Louis, il faut rentrer, il est tard et j’ai froid, mais je restais là couché contre elle sur la berge, les yeux perdus dans l’air mouillé où passaient de longues silhouettes. Je ne me souviens pas du froid, seulement de la bruine et de mon envie de voyager. Je voulais un bateau, et celui-là se préparait à descendre le fleuve, tant pis s’il était noir.
         - Hé, les gosses, vous allez nous faire prendre, il faut pas rester là, rentrez chez vous.
         Je ne répondis pas, et le grand gars qui nous avait découverts rejoignit les hommes qui embarquaient encore. Parmi eux mon oncle Gustave, casquette et ventre rond, mains dans les poches. C’est lui qui m’avait confié le secret du départ. Je vais leur montrer que j’en ai sous la culotte, il m’avait dit. On ne prétendra plus que je suis un grand couillon buveur de goutte ! 
         - Si vous voyez mon père dans les batailles, faudra lui dire de m’envoyer une lettre.
         Il avait promis de le ramener vivant.
         La Meuse en crue roulait large et pleine mais le remorqueur ne bougeait pas, lourd des tôles qui le blindaient, le gouvernail protégé par des couvercles de caisses à charbon, il pesait sur l’eau. Les gars s’entassaient dans les cales pour rejoindre les Pays-Bas et de là les champs de bataille. Je me moquais bien de partir au combat, j’étais l’enfant explorateur convaincu de pouvoir dompter les tempêtes, ce que j’aurais fait sans cette guerre, je le sais. Un rêve d’enfant ça n’existe pas, les enfants savent ce qu’ils veulent, c’est tout. Ils savent ce qu’ils sont.
         

commentaire :


 Cette page d'histoire de la résistance liégeoise, méconnue, a laissé son nom à un pont : le pont Atlas, en Coronmeuse, où l'on peut voir une représentation sculptée du remorqueur. 


                                                    ***


- Rose, que feras-tu à Sainte-Barbe ?
         - Je chanterai et j’apprendrai mes leçons. Et j’aurai un lit pour moi toute seule. Et le dimanche on mangera de la tarte au riz.
         - Et toi, Louis ? Que feras-tu au Vertbois ?
         - Je deviendrai grand et j’étudierai un beau métier.
         - Bon, en route !
         - Non !
         Je voulais qu’elle nous parle encore, qu’elle explique comment on allait réussir à ne pas mourir de son absence, pourquoi elle nous avait menti à propos de la plus laide chose du monde, qu’elle nous dise quand on se retrouverait, si on pourrait s’enfuir et combien de bateaux partiraient sans moi, je demandai si je pouvais emporter mon avion, mais elle voulait le garder pour elle. Elle nous fit asseoir et je la vis sur le point de nous confier un secret, pas un petit secret de chambre, non, un secret capable de nous clouer au sol trois nuits entières.
         Elle se contenta de nous demander d’être forts, et je n’osai pas lui répondre que je serais invincible.
         Chargés de son silence, on descendit vers les quais de la Meuse dont je regardai le lent chemin d’eau grasse en serrant la main de Rose de plus en plus fort. 

commentaire :

L'orphelinat de Sainte-Barbe et celui du Vertbois ont existé tous deux. Sainte-Barbe est aujourd'hui une maison de repos et d'accueil intergénérationnel. Quant au Vertbois, il abrite aujourd'hui le siège du Conseil économique et social de Wallonie. 





- Bien, je vous prie donc d’écrire votre nom sur les dalles, afin que chacun s’en souvienne.
         Au bout de quelques secondes glaciales, Ernest expliqua qu’il n’emportait pas de crayon au repas.
         - Dans ce cas, utilisez votre langue.

commentaire :

Je n'ai inventé aucune forme de maltraitance évoquée dans ce roman. Il était essentiel que cette part soit issue de témoignages. Parfois, j'attribue à un lieu des actes commis dans un autre du même type. 


- Une fois revenus sur la terre vivante, ils ont retrouvé leurs forces et leurs esprits, et ils ont demandé depuis quand la guerre était finie, et ils ont appris qu’elle n’était pas finie du tout, qu’elle faisait des millions de morts. Des millions. Et parce qu’elle n’était pas finie, cette putain de guerre, on leur a pas laissé le temps de respirer l’air de chez eux, ils ont dû rejoindre les combats, et il y en a qui sont morts d’un coup de fusil.

commentaire :

Voilà précisément l'épisode qui me décida à intégrer au roman l'histoire de Shackleton et se son équipage. La métaphore en devient idéale, car c'est aussi une guerre nouvelle que l'on vit en quittant un lieu d'enfermement.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire