Discours...

... dans le cadre de la remise des Récompenses aux lauréats du Prix du Parlement de la FWB destinés aux classes. 


Avril 2014

Jeunes gens, cher avenir du monde, chers écoliers blasés, salut ! Dans ce grand tombeau scolaire qui a enterré les arts, vous avez pris le temps de créer, d’offrir un rythme, des mots, des gestes et de l’image à vos têtes encombrées de tout ce que vous devez apprendre pour des points. Bravo ! Nous saluons vos professeurs, et nous vous saluons.

Globalement, je dois bien vous le dire, nous avons regretté un manque de tripes, de nerf, de folie, de révolte et de gueulantes, il nous est même arrivé de dire « c’est mou, un ado, parfois, hm ? »

Mais si vous êtes là, c’est que vous avez gagné plus que notre attention, vous avez tombé le masque, vous avez délaissé bal à rimmel et fard à joue, le bal musqué d’un musclé qui joue mal Pierrot à la cantine, et qui tartine du te quiero sur les joues pâles d’une Valentine,

Vous avez touché tache d’encre et tache de craie
Vous avez eu un peu mal
Aux cris de la récré

Vous avez même vu des traces de pleurs sur l’espérance

Battu le masque
Où s’effacent les choses qui pensent pile ou face
Pile
J’efface
J’m’épile
J’achète
Face
J’achète
J’efface
Je garde l’utile
Et j’achète
Pour un masque de fête
On se jette un jour
D’une fenêtre
Vous avez entendu le bruit du corps qui casse


« Non, attends
T’as tout ton temps, non ? »
Vous nous avez dit qu’elle s’appelait Emma,
Qu’elle aima en vain, vous lui rendez hommage
Montrez du doigt avec justesse « les moqueries incendiaires »
Les tourments de votre âge

Le masque tombe et sous les chapeaux
Sous la pâte à sel
Vous avez remarqué celle
Qu’on délaisse
Vous avez laissé un message
Un peu sage mais tout de même :

« Alcool, drogue, sont des obsessions qui se vendent et se vident comme un souffle »,
dites-vous, ajoutant « au fond, c’est toi la marchandise. »

Et par-delà les critiques et les quoi qu’on en dise
Vous vous invitez vous-mêmes à réaliser,
Dans le sens double
A vous lire, on entend que vous devinez cela :
Il faut réaliser ce que contient la vie, pour se réaliser en elle

A travers l’art, peut-être
Car
« La langue française est un art,
En aucun cas un rempart. »
Dites-vous encore.

Vous nous avez gagnés
En soignant le décor, les corps qui dansent et se dessinent
Et se dessinent à quelque chose
Braseros en tonneaux de fer
Fumée de l’éphémère, yo man !
Vous pressentez ce qu’il faut faire
Et surtout, ce que vous pourriez être.

On ne fait pas pousser les idées sur le bord des trottoirs.
On part, et puis on voit. Prends le train qui te va.
Puis le suivant, puis le suivant car
Chaque train que tu prends
Invente une histoire.
Chaque train que tu prends, chaque train que tu prends…

Vous avez ensemble inventé ce train-là, vécu cette aventure,
Gardez-en le goût en mémoire.

Avant de vous récompenser
Nous vous disons, jeunes gens, écoliers, avenir du monde : « Veillez, s’il vous plaît, à ce qu’il y ait toujours dans vos maisons, aussi petites soient-elles, de la musique, des livres, de l’encre et des pinceaux. Chantez sous la douche, et dansez-y, sur un tapis antidérapant, afin que vos pas ne coûtent pas trop cher à la sécu. »

Enfin et surtout : vivez le plus fort possible.


  mai 2012


Proclamation des résultats du concours du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles



         Très honorables parlementaires, Mesdames et messieurs les jurés, Madame l’assistante principale des relations extérieures du Parlement de la Communauté française c’est ce qui se trouve écrit au bas des courriers reçus, fis et feyes, mes pauvres chéris, bonjour et merci d’être là.

         Il vous fut donc proposé, chers jeunes citoyens, de rédiger une nouvelle sur un thème sympathique et drôle : les jeunes francophones construisent le monde de demain. Une bonne vieille nouvelle. Car elle vieille comme la phrase, la nouvelle. Elle est enfant du conte, et le conte enfant d’Orient, notamment des Mille et Une Nuits. Elle est également considérée à tort comme une misérable petite sœur du roman. Pourtant, l’écrivain qui s’y colle sait ce qu’elle exige. Peu importe la forme, le langage et le thème,  « il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende à parfaire le dessein prémédité », résume Baudelaire, qui parle aussi d’ « unité d’impression » et de « totalité d’effet ».

         Préméditer un mécanisme, une chute, une mise en abyme ou un volte-face, viser juste, préparer la poudre et la flamme, agencer l’instant de leur rencontre, servir le mot de la fin en chaque ligne… Les bons professeurs d’échecs enseignent à leurs élèves les fins de partie avant d’évoquer les ouvertures.

         Mais il ne s’agissait pas simplement d’écrire, il s’agissait, exercice combien difficile, d’écrire à plusieurs, et cela fait, il fallait encore illustrer le texte.
        
         Réussir une œuvre intégrant tout cela imposait que coexistent des idées, des talents, des envies, des débats, l’espoir à peine caché de prendre un avion pour le Québec, et last but not least, un professeur de français motivé.

         Bref, si vous êtes ici, c’est que vous avez relevé ces défis, et que nous avons apprécié.


         Je tiens à préciser que nous avons tout reçu : entre Avatar 2 et coccinelles, Docteur planète et fictions jubilatoires, anticipations téméraires, plaidoyer pour la langue française, parcours initiatiques, mangas, photos, dessins et collages, tout vous dis-je, et nous avons réussi à vous départager au terme d’un échange qui laissa des cheveux sous les ongles, du sang dans les barbes, des traces de dagues sur les bureaux de la salle bleue du 6 rue de la Loi, cette loi même qui veut que l’on vous départage. Et l’instant est venu d’annoncer le verdict, mais avant cela…

         Avant cela, je voudrais préciser que ce n’est pas toujours dans le jardin des autres que l’on trouve les fruits et les légumes que l’on mange sur sa table, contrairement à ce que prétendait récemment dans un autre contexte un parlementaire que j’apprécie mais pour comprendre une telle métaphore il faut je crois une longue expérience de la vie politique.

         Alors je me contenterai d’avouer qu’à votre place, au même âge, s’il m’avait fallu écrire sur le même sujet, j’aurais rêvé d’un monde bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. La bonne nouvelle, c’est que demain est vaste, et que le monde est encore un enfant gâté qui peut apprendre beaucoup. La mauvaise nouvelle, c’est l’extrême urgence dont vous héritez par les hasards du temps.

         Bien que… Je me plais quelquefois à penser que le défi de l’urgence représente un cadeau, car il peut inciter chacun à faire grandir l’humanité plus vite que jamais. Il s’agit pour cela de comprendre que ce n’est pas toujours dans le jardin des autres que l’on trouve les fruits et les légumes que l’on mange à sa table, ou plus simplement d’admettre que faire grandir l’humanité, c’est commencer par cultiver ses terres intérieures, ce que permet un projet comme celui auquel vous avez participé. Cultiver ses terres intérieures, et prendre soin de ses rêves. C’est déjà prendre soin du jardin commun, et des rêves du plus grand nombre. Même si l’on se sent seul parmi 7 milliards d’autres, chaque geste chargé d’humanité est infiniment précieux et je commence à bavarder comme de vieux prophètes que l’on rechigne à lire, alors place au résultat.


 En clôture

         Notre souhait, c’est que les professeurs de français et leurs collègues s’obstinent à offrir dans leurs classes une place digne de ce nom à l’expression  artistique. Car elle représente un formidable moyen pour les jeunes de se lier durablement au monde.  

Au nom des jurés, bravo encore, et bonne route à chacun d’entre vous.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire