chroniques ( publiées par Bela )

Eloge de la feuille et du feutre


C'est l'histoire d'un enfant. Mon prochain livre. Alors je veux un cahier ligné légèrement où je peux dépasser exprès, dessiner un bonhomme entre deux paragraphes, égratigner les bouts de phrases littéraires, les déchirer presque, noircir les mots médiocres sous un petit ciel d'encre, un orage. Je veux écrire les « L » avec une boucle de lacet, pas un angle droit, pas de petit « l » en poteau. J'ai mal d'écrire « l » au clavier. Merde ! Et « merde » et « fleur » se tapent de la même façon, cinq pauvres clapotis de doigts.
Et pour la poésie un carnet de fortune que je sors de ma poche à la boulangerie parce qu'elle est lente, la boulangère, mais ce qu'elle peut être lente à servir madame Jars, qui raconte son chien ! Dans mon carnet de fortune j'invente un autre chien, poème compagnon dont j'ai brûlé la laisse et la muselière. Elle croit que je relis ma liste de courses.
Et voir la virginité du cahier, interminable, deux cent pages sans horizon, paysage de neige où nul ne vint jamais. Aimer le pas qui tremble en haut d'un premier feuillet, puis se mettre à courir, et choisir les chemins. Prendre un feutre aux couleurs de terre grise, marchant tout seul, avec son noir de seiche qui laisse courir l'eau.
Un jour, un jour l'Atlantique a voulu emporter mon sac, avec notes et visa, fric et stylos. J'ai plongé à demi, attrapé la bride, ramené le tout sur le sable de cette plage africaine, et juste avant le soir, mes pages au fil à linge ont séché sous le soleil béninois. Les mots n'ont pas coulé, ils ont gardé leur sang, leur petit sang de mémoire.
Un feutre ça murmure, quand le clavier fait un bruit de rat grignotant votre pain. Un feutre ça s'étrangle, ça se range à l'oreille.
Flaubert se disait « homme-plume ». Le Clézio vous parlera de l'arthrite que la machine lui laissa. L'ordinateur est l'instrument de la fin, du texte achevé, fossilisé, prêt à recevoir le livre.
Et le clavier, c'est mon piano.

04 mars 2011

Heureusement, je suis un homme


1) « Chérie, la gosse pleure. Je peux pas me concentrer, moi. Fais-la taire, s'il te plaît, j'aimerais bien finir cette page, tu comprends ? »

2) « Chérie, tu sais ce que dit maman ? Que la poésie, c'est une affaire d'homme. D'ailleurs, elle trouve normal que la plupart des poètes présents dans l'anthologie soient des hommes. Tu connais Albalat ? Non ? C'est un écrivain. Il disait aux femmes : « c'est une chose d'écrire des lettres à ses amies et de tenir un journal, c'est autre chose de faire de la littérature. » Hein, chérie ? Tu m'entends ? Alors je ne t'interdis pas d'écrire, mais la gosse pleure, et je voudrais bien finir ma page. »
3) « Oh, chérie, tu sais ce que tu pourrais faire ? Suivre un atelier d'écriture. Ça ne me dérange pas, sincèrement. Comme ça, tu pourrais lire tes petits poèmes à d'autres femmes, et recevoir des conseils. En tout cas, l'après-midi, ça ne me dérange pas, je pourrai garder la gosse. J'écris pas beaucoup, l'après-midi. Hein ? »
4) « Chérie, je pense que je vais partir une semaine à la mer pour en finir avec ce roman, tu veux bien ? Demande à maman qu'elle garde la gosse, si c'est trop pour toi. Elle sera contente. »
5) Ce qui est drôle, c'est de virer le tout petit « e » muet de « chérie », d'inter changer hommes et femmes, et de relire.
6) Heureusement que je suis un homme. C'est plus facile de rédiger des propos « féministes » quand on est un homme. Les hommes ne supportent pas bien les chroniques féministes signées par des femmes, alors que les femmes aiment beaucoup les textes féministes signés par des hommes. C'est très tendance, d'être un homme féministe. C'est top. Ca fait des best-sellers.
7) Une poétesse que j'ai connue écrivait en cachette, dans sa cave, à l'insu de son mari. Elle écrivait assise sur les sacs de patates, à côté du charbon. S'il la surprenait, c'était la gifle.
8) Oui, dors bien, chérie. Dors.
18 février 2011

Ecrire enfant


Ecrire enfant. Apprendre enfant de sept ans le mot invincible. Vouloir l'écrire. Se prendre pour un mot. Vouloir s'écrire.
Demander pour Noël un cahier bleu, ou vert. Ecrire qu'un château de sable, c'est pas invincible. Ecrire que tout ça c'est des carabistouilles. Montrer à son papa. C'est tout ? Lui répondre non, c'est le début.
Ecrire enfant de neuf ans pour faire plaisir. Des rédactions qui finissent bien. Ecrire enfant de dix ans qu'il pleut des petites gouttes grises sur la fenêtre, et qu'elles s'écrasent. Montrer à sa maman. Mais non, ne pas écrire des choses tristes. Comprendre que sa maman est une chose triste, et qu'elle ne veut pas qu'on l'écrive. Oser l'écrire.
Ecrire enfant son premier roman terrible, et l'appeler « la tenderie ». C'est l'histoire d'un enfant qui tue son papa. Montrer à son papa. Regarder en pleurant le paysage de neige avec piège à oiseaux, et ne pas tout comprendre.
Ecrire des poèmes. Savoir enfant petit qu'on sera écrivain, et s'en foutre. Savoir que le cahier vert est invincible, et le jeter à onze ans parce que vraiment c'était pas bien écrit.
Réécrire la tenderie quatre fois, l'appeler « la cage aux cris ». Devenir écrivain ce jour-là, et sourire devant les gens qui ne se doutent pas. Vendre sa cage aux cris à ceux qui ne se doutent pas.
Ecrire pour un cahier vert, écrire pour le cahier vert des autres, écrire pour les châteaux de sable et les carabistouilles.
Ecrire parce qu'on a perdu ses crayons de couleur à sept ans.
Ecrire ses chagrins de peau sous le ciel de février, dire que ce n'est rien, voyez-vous, juste un rêve de gosse, le fruit de l'arbre naïf.
Ecrire ton sang d'encre, petit, pour ne plus avoir peur du noir. Ecrire ton dégoût, et ton ventre. Ton souffle. Ta voix. Ta page nocturne. Bâtir, enfant, des châteaux de carabistouilles. Et rire.
04 février 2011

La table


Beaumarchais possédait une petite pantoufle en or appartenant à la femme qu'il aimait. Il avait cloué cette pantoufle à son bureau, et l'embrassait quand il cherchait l'inspiration.
Sans doute la nature des écrivains se lit-elle sur leur table. Devant Bazin : un ange de bronze. Un anneau de vache trouvé dans les neiges canadiennes pour Clavel, un cercle chinois mêlant le ciel et la virilité pour Sollers.
« Tu vois, me disait Kafka l'autre soir, chaque magicien a son cérémonial. »
Oui.
Je l'ai regardé de travers en pensant à la cave où il se tourmente, et j'ai commandé un verre de pinot gris. J'ai posé le verre sur le guéridon de ce bar liégeois où je me tourmente aussi mais pas trop, et j'ai dit :
- Attends, regarde, j'ai rien moi, j'ai pas de table, j'ai ce guéridon. J'ai pas de cérémonial. C'est parce que j'aime l'absence, ou parce que je ne suis pas magicien?
- Sur la table chez toi, il n'y a rien non plus ?
- Non. Pareil : j'ai mis un guéridon devant la fenêtre qui donne sur le jardin où il y a un étang, deux ânes et le propriétaire, le chien qui boude à côté d'une vache en plastique, et le goal des gosses, qui sont partis maintenant, ils ont grandi, et plus loin, il y a un verger avec un cheval de trait, et on mange des pommes tout l'hiver, tu vois, des trucs chouettes.
- C'est là que tu trouves l'inspiration ?
J'ai haussé les épaules. Il m'a demandé si j'écrivais depuis longtemps, j'ai dit oui, très longtemps. À sept ans, je commençais. Comme Kim Clijsters, dont le père était soulier d'or mais pas sur la table de Beaumarchais.

- Quand j'écris, je suis seul, je me tais, et j'ai l'impression de voyager partout sur la terre. J'aime bien, parce que ça me rappelle l'enfance. En moins froid. Tu sais, si les magiciens ont tous un cérémonial, alors je ne suis pas magicien.
Kafka a haussé les épaules à son tour avant de rejoindre ses bas-fonds, pendant que je regardais le verre de vin, la table, et mon manuscrit. L'inspiration m'a trouvé là, et elle s'est mise au travail.