jeudi 7 avril 2011

un livre dans un champ de statues

Un livre dans un champ de statues

Un homme parlait une langue étrangère dans un pays dit lointain. C’était l’année dernière. C’était une langue sans Larousse de Poche. La forêt de cet homme abritait quelques oiseaux jamais découverts, et tout cela n’existe plus, mais ce n’est pas grave, dit-on. Le Littré aussi est un petit corbillard.
                C’est l’un de mes livres de chevet officiels. Pour l’instant, je lis Tintin en anglais. Il a retrouvé les arumbayas, qui ont un demi-chef blanc servant d’interprète et de prof de golf, ils ont aussi des sarbacanes empoisonnées, mais ils sont gentils quand même. Une table de chevet, c’est trop petit pour les cinq volumes du Littré. Je les ouvre au salon, et je lis les métiers, les fruits anciens, les fleurs, sans nostalgie. Ecrire, ce n’est pas coucher son front sur les linceuls de la Culture. Et pan !
                Je regarde parfois pousser les stèles des soldats inconnus de la pensée et de la langue humaines, c’est tout. On parlait de mémoire, et je pense à l’oubli, comme je pense à la nuit quand on parle du jour.
                C’est chouette, l’oubli, ça permet souvent de souffrir moins. Mais parce qu’il y a de la noblesse à ne pas oublier, les humains érigent des stèles. Langue inconnue tombée sans combattre. Un théâtre abattu sans tambours ni tempêtes, et quelques bibliothèques incendiées. On pose une statuette, les gens saluent puis s’en vont d’un pas poli. « Je me suis souvenu. » Formule alliant noblesse et « laissez-moi en paix ! »
                La stèle est le présent vide. J’oublierai mais je me suis souvenu. Alors quoi ?
                « Je me souviens » suppose une suite. Si tu te souviens, parle, prends ton stylo, arrange-toi pour que tes mômes et ceux des autres se souviennent également.
                Un linguiste est parti là-bas pour entendre les oubliés de la grande forêt parler la langue aujourd’hui éteinte. Quelques hectares en arbres à fleurs avec des oiseaux coloriés, des souffles dans le grand désordre d’une vie sans boussole et sans cravates. Au loin : les bottines de fer, les traceurs de routes. Le linguiste a partagé les jours et les fruits du petit peuple menacé, il a écrit tout ce qu’il comprenait, le nom que ces gens donnaient aux jours et aux fruits, aux plantes alimentaires ou médicinales qui leur donnaient à vivre de siècle en siècle. Fort de tout cela, il a rédigé un dictionnaire. Son présent à la mémoire.
                - Oui, bon, ça change quoi ? grimace une voisine à bosse. La langue est pfut ! Aux oubliettes ! Le livre n’y fait rien de plus que la stèle.
                D’accord. Sauf que le livre est la mémoire chaude, et qu’il restera présent plus tard come un chant de Paco Ibanez. Sauf que je me plais à croire qu’il change la conscience que le monde aura demain, au point de laisser une chance au vivant. Et puis, madame, le livre tient dans la poche de tous, et les chansons dans les oreilles, pendant que la statue se couvre de mousse avec tête de mort.
                Mais nos voisines à bosse aiment les commémorations, le ruban d’un ministre et la prière de taille. Elles choisissent la mémoire froide, la mémoire qui n’invite pas la pensée et l’action. Paix à l’âme des langues rayées de la carte, paix à l’âme du dodo et des fleurs mitoyennes aux langues rayées de la carte. Il était une fois, je me suis souvenu, vous disiez ?
                Oh, peu de chose. On me parlait de mémoire, alors je parlais d’oubli. Et je disais « monde ». Dire « monde », ce n’est pas si facile. J’entre dans un magasin bio-zen, je crie « monde ! », et avant que je ferme la bouche, un mec avec des sandales fabriquées suivant le pas modèle des guerriers Massaï dans le sable me dit « Monsieur ! Développement personnel ! Ecoute de soi ! »
                Ah, l’écoute de soi ! L’éthique de soi ! (Inventons l’éthiquette, à se coller au front pour signaler qu’on se respecte soi). Ah, le développement personnel !
                Oh, l’autre !
                Cette vague d’égocentrisme est-elle le fruit (bio) d’une résignation massive ? Avons-nous lancé trop de pavés et d’appels, cru trop longtemps que le souvenir des guerres peut condamner les guerres à naître, que le souvenir des marées noires peut conférer une âme aux puits de pétrole ?
                Peu importent les causes, l’ère de la stèle côtoie en occident l’heure du développement de son nombril. Et, loin de s’en alerter, l’art s’y couche. Roman de l’intime, livre en « je », corps sous la loupe, mascarades intérieures.
                Dans ce contexte, inviter à écrire la mémoire qui passe me semblait une belle idée. Mais écrire en souvenir de qui, de quoi ?



En souvenir de moi ?

                Je n’ai pas répondu à la lettre de madame T, qui m’adressait pourtant deux pages courtoises, dans le cadre d’un concours de nouvelles voisin de celui-ci. Grand-mère sans expérience d’écriture, elle s’adressait au juré que j’étais, à l’écrivain, au monde des arts. Elle venait d’écrire pour le concours, mais son fils lui a dit ‘man, il y a trop de caractères, tu seras disqualifiée. Ouh la ! Vite, elle a repris la plume, chassé des mots, rogné des coins de paragraphes, en vain, le texte demeurait trop long. C’est qu’elle faisait fausse route, peut-être, en rédigeant un récit bref. Oui, bien sûr, il ne s’agissait pas de fondre le texte, mais d’oublier le concours et de proposer au cinéma le scénario de sa vie ! Artiste, je devais être en mesure de la guider. Pour me convaincre de lui venir en aide, elle me narrait les hauts faits de son existence : les écoles qui l’avaient diplômée, le nombre de ses enfants, et sa longue vie proche de la frontière linguistique. Est-ce que cela convient ? Peut-on faire ne serait-ce qu’un court-métrage ?
                Madame, je ne vous ai pas répondu mais si je l’avais fait, je vous aurais raconté l’histoire de l’écrivain et du professeur Cilence. J’aurais cité à la sauvette ceux qui préfèrent les roses, les lis, le muguet, le seau de Salomon, l’euphorbe du Maroc, ou l’asperge. Ensuite je vous aurais parlé longuement de ce coléoptère qui a choisi la vigne, et que l’on surnomme « l’écrivain ». Par la vigne, l’homme cuve ses piquettes, il a donc fait de cette plante un végétal sacré, et de l’écrivain une tête de Turc.
                Coléoptère chrysomélidé, l’écrivain porte quelques autres noms, dont l’eumolpe, adoxus obscurus, le gribouri, ou le diableau. Il ne mange pas de gauche à droite comme tout le monde, non, il ne laisse pas des trous de poinçonneur au milieu des feuilles. Il trace, en dinant, de petits caractères d’imprimerie qui ne ressemblent pas à grand-chose, sauf peut-être à l’écriture courtaude et tremblotante du professeur Cilence.
                Parce que l’écrivain gâche le plaisir de l’œnologue, cela fait de lui une espèce menacée. D’ailleurs, pour en déloger, Cilence a couru les vignobles plus souvent qu’à son tour, comme il dit, armé de quelques pinces et d’un filet fauchoir. Au cours de ses chasses, il n’a jamais rencontré le moindre écrivain mâle, peut-être parce qu’il n’en existe pas, vu que la femelle écrivain est capable de s’autoféconder.
                On traquait jadis l’écrivain à l’aide d’un entonnoir en fer blanc. Dans le Gard, on semait un mélange d’huiles et de grains qui ne laissait aux larves aucune chance de salut.              Car c’est à l’état de larve que l’écrivain est le plus redoutable. En hiver, en effet, la larve d’écrivain se terre et dévore les racines. A l’état d’insecte, il est connu pour son farouche instinct de survie. Un petit coup de pied dans le plant, et le voilà pattes au ventre. Ainsi recroquevillé, il se laisse tomber au sol, et ne retourne à ses feuilles que dans la certitude de n’être plus menacé.
                Mais j’en reviens à Cilence. Chaque jour à son étude, il rêvait de comprendre cette façon peu commune de s’alimenter, et pourquoi, par exemple, alors que l’insecte semble avoir partout régressé, une invasion d’écrivains fut signalée en Bosnie durant les récents combats d’indépendance. Alors qu’il balayait du regard les ceps livrés aux coléoptères, il crut lire un matin sur une feuille large les sept lettres de son nom. Le point manquait sur le « i », mais pour le reste, aucune erreur possible, bon Dieu, l’écrivain venait de gribouiller Cilence !
                Il faut le crier sur les toits, alerter le monde, prendre des clichés. Verdeau, mon fidèle assistant, viens, vois, photographie !
                Mais l’assistant penche sur la feuille des yeux de bulbes jaunes, avant d’expliquer mollement que non. Comment « non » ? Non, c’est un hasard, ce n’est pas voulu, ce n’est pas vous, bafouille Verdeau. Quoi ? le professeur s’offusque et gifle. « Seriez-vous jaloux ? » Quelques instants plus tard,  cependant que Cilence quitte les serres en hurlant sa gloire et son indignation, l’assistant découpe en confettis la feuille controversée.
                Voilà, madame, ce que je vous aurais raconté, précisant pour ce qu’il est coutumier d’appeler « la petite histoire », que Cilence est devenu fou, et continue de hanter les vignobles à la recherche de son nom, écrit peut-être par d’autres écrivains. Comprenez-vous ? La douleur des seuls, et la peur de mourir sans laisser trace d’encre ou trace de chair, l’envie de ceux qui ne sont pas élus, ce sont des thèmes ancestraux. Au moins, ce sont des thèmes. Sauf le respect que je vous dois, votre vie et votre peur, vos écoles et le prénom de vos petits-enfants, on s’en tamponne, de même que le monde se fout de ma vie, de ma peur et de ma bronchite, de même que je me fous de l’enfance de Laurie, et de la perte d’emploi de Robert Desjetons.
                En écrivant l’histoire de Cilence, j’ai tenté de parler de vous, à travers mes philtres, sans quitter des yeux ce que j’appellerai pour la musique «  l’au-delà de l’un ». Dans les paquets de nouvelles proposées au concours des Territoires de la mémoire, nous avons reçu cela. Et c’est ce qui nous a fait dire, sans doute, que c’était une bien bonne cuvée. 


Une nouvelle

                La nouvelle connaît ses premières gloires au XVIIIème siècle, peut-être dans le sillage d’une traduction française des « mille et une nuits ». Polissonneries, jeux de raison ou fêtes galantes, elle s’envole, mais c’est un vol d’Icare. Condamnée à la frivolité selon Boileau, la nouvelle bat de l’aile et attend ses maîtres, ses nouvelles plumes. XIXème : Balzac, Mérimée, Maupassant. A leur suite, l’auteur de nouvelles devient archer. Pas de détours, juste une cible, chute et contre-chute, chaque mot servant l’issue, l’esprit vise, étudie la puissance et le geste justes. Le vingtième siècle a fauché tout cela, les têtes ont pris fou et froid d’une guerre à l’autre, on a jeté la poésie aux poules, et la nouvelle itou. Breton : « Pour compter écrire ou désirer lire une nouvelle, il faut être bien pauvre diable. »
                A présent, il paraît qu’elle retrouve un souffle. Elle s’est en tout cas libérée de la forme, et se vend en recueils. Nouvelle-instant, chronique, hachoir, feuillet lyrique, elle change de chemise, et ses auteurs se diversifient. Longtemps récréation des romanciers, la voici adoptée par les journalistes, les  photographes, ou les poètes.
                Parce que nous avons reçu autant de textes que de styles, et apprécié selon nos goûts des écrits bien différents, nous en sommes venus aux mains lors de la délibération. Il a fallu séparer les dents des barbes, et les ongles des crânes. Un hurlement rauque du Président dont les poings ensanglantés frappaient la table nous a reposés sur les sièges, et le verdict est tombé.


« 9h06, Le finisseur est de retour »
                Journalistes, disais-je. En voici un.
                Espérance est rwandaise. Et c’est sa voix que l’on entend. L’unique lueur du texte est son prénom, qui s’éteindra. Hugues Dorzée, crieur du Soir, nous ballade sur les trottoirs de Liège dans le souffle court de cette femme. L’homme qui a tué et violé sa mère est de retour, alors elle se fout des œuvres d’art que les blancs ont créées pour apaiser leur conscience, elle ne rêve même plus de justice. Elle a fui, et cherche sans armes à rendre la blessure moins acide. Mais comment respirer l’air qu’IL respire ?
                Le coup de maître de Dorzée, c’est de nous donner à ressentir la douleur, de nous rendre empathiques, autant qu’il parvient à l’être lui-même. Emmenée d’urgence à l’hôpital, Espérance s’inquiète avec insistance pour le sachet de poivrons oublié chez Salik, l’épicier. En quatre lignes, on rencontre son drame, son désir de vivre en paix, de goûter aux fruits, aux épices, à la tendresse de son compagnon, et l’impossibilité pour elle de se réconcilier avec tout cela, parce que la douleur éloigne du vivant son corps et son âme.
                On est loin de la stèle, et loin de l’écrivain coléoptère. Ici, l’héroïne est la voix d’un peuple, un écho d’impuissance, un appel simple et franc, c’est de la mémoire qui bat, c’est de l’humanité sans ficelles et sans littérature. Avec ces mots en épitaphe : « Ton espérance qui t’aime pour l’éternité »
                « Caramba, quelle chute ! » ( un soldat, in « Tintin et l’oreille cassée » )
                Bonne lecture…
               


                                                                                                                                                                            Luc Baba