mardi 27 décembre 2011

Petit florilège de fin d'année pour « les belles phrases » d'Eric Allard - chronique de Philippe Leuckx

Tango du nord de l'âme de Luc Baba
(Ed. M.E.O., 2012, 96p.)

Des poèmes denses et écrits sur et au pourtour de la ville, chantée, dans ses replis, ses creux, ses larmes, ses pas, qu'un vrai poète anime en beautés renouvelées d'images qui donnent sens et voie.
De qui parler si ce n'est d'un passant dérisoire? Quelqu'un qui n'aurait d'autre passé qu'un « sang doux d'un pitre », flairant « au chandail noir des oiseaux/ ...une injure de Dieu »?
La beauté naît de quelques vers où l'art est de changer l'habituel comme changer « l'air en vin ».
Les métaphores sont drues, coupantes :
« Le rire
Est son fauteuil roulant ».
C'est un univers de créneaux pauvres, où « le soir en porte d'acier » ne porte guère « L'homme du trottoir », ce pauvre passant « sourd Aux fenêtres de sa conscience ».
Cet « homme d'en bas » , jacklondonien en diable (cf. People of the abyss), n'a ni futur ni visage, bien à l'image des dévoyés d'aujourd'hui, sans ressources, laissés-pour-mécomptes.
Une lucidité jusqu'à la lie le décrit dans « un bal musqué des hommes sans tain », tellement transparents qu'on les traverse sans les voir, sans place, sans rien.

mercredi 21 décembre 2011

la timidité du monde - extrait

Dans ta main le temps aux lèvres d’acier
Grignote les fruits, et le rouge
Et tu ris, toi, parce que tu es l’enfant
Au regard mal crié


Haillons de vagues
Ciel touareg
Chuchotements d’un désert d’eau
Pas bien vêtus
Mais d’une couleur qui soigne la plaie




Je laisse le bleu des regs
Inventer en moi des clowns
Fouler au talon les nuages
Et nous mangeons des boîtes à fleurs en riant du désastre

mardi 13 décembre 2011

ruban noir de la Meuse

Comme j'ai mal à ma ville, ce soir, et à ses gens qui tremblent d'effroi. Pauvre vieille abattue à l'arrêt de bus. Gamins fauchés par les balles et les éclats de grenade. Enfant pris entre vie et mort. Liège, ma cité debout, j'ai marché là-haut sur la colline pour regarder le ruban noir de la Meuse, dans le petit froid mouillé de décembre, un ruban noir qui traverse le front de Liège, et nous sommes 200 000 à porter la jarre des larmes, si lourde, nous sommes 200 000 à y boire en partage. Et le pain chaud des coeurs, pourtant! Comme il est bon en ce jour de grande peine. Merci à ceux de France et d'ailleurs qui envoient par ici tant d'amitié.

dimanche 25 septembre 2011

prochain roman

Décor probable : les bagnes d'enfants et les orphelinats où la religion devient prétexte à maltraîtances, car la rédemption passe par la punition, disent-ils. Ce qui m'anime ici, c'est la volonté d'oubli par les Etats de ce qui leur fait honte, et les propos relevés sur différents forums. La peine de mort serait encore d'actualité chez nous si on demandait l'avis des gens. Il est urgent d'informer, et d'éduquer. Un roman, c'est une tache d'encre. Tant pis si c'est peu de chose.

samedi 24 septembre 2011

les aigles ne tuent pas les mouches

le tout début...


Zoé sera laide. Elle l’était, elle l’est encore, et le sera toujours.
         Quatorze ans. Son miroir a changé. Elle se regarde en tournant la tête, un peu de profil, essaie de croire que son nez lui paraît énorme parce qu’il est plus proche du miroir que le reste du visage, alors qu’en réalité, il est juste… gros. Et son cou, modèle chèvre, ses cheveux tombant bêtement, comme ils peuvent, sans soucis de forme, fatigués et bruns. Pas marron ou noisette, pas châtain clair, juste bruns. Heureusement que ses yeux sont bleus et normaux. Un rien rapprochés, mais ça va. L’ennui, c’est que des yeux normaux font ressortir plus fort la laideur du reste.
         Jusqu’à ce matin, elle l’ignorait. Bien sûr il lui est arrivé de se regarder de travers dans le miroir de sa chambre,  après le bain, mais elle se détournait tout de suite et pensait à autre chose.
         Maintenant elle est au courant. C’est son cadeau d’anniversaire. Tu as reçu quoi pour tes quatorze ans ? J’ai appris que j’étais laide. Elle le sait une fois pour toutes grâce à Walter, qui est beau au point d’être son premier amour impossible. C’est lui l’aéroport du regard des copines. Pourtant, elles restent à l’écart de ses yeux de velours, comme si rêver suffisait. Elles disent qu’elles en feraient des oreillers, des éditions spéciales, mais elles rougissent quand il approche à moins de cinq mètres, puis elles verdissent, puis elles s’en vont en faisant semblant d’avoir quelque chose d’urgent à dire à quelqu’un d’autre.
         Presque toutes les filles viennent à l’école en petites amoureuses, avec des coups de foudre et des prénoms qui les rendent bizarres, un trop mignon qu’elles aiment trop fort. Et parfois même, elles « sortent avec lui ». Il y a du mystère sous ces mots-là. « Sortir avec quelqu’un », ça ne veut pas dire la même chose pour tous. Au fond, ça ne veut rien dire, ou peut-être sortir du monde, sortir de la foule des autres dans une dimension qui ne regarde personne, une cachette où le plaisir commence.
         Zoé ne connaîtra pas ces cachettes-là. Elle ne vient pas à l’école en amoureuse potentielle.
         Avant ce matin, elle vivait son chemin tranquille, avec ses livres et ses petits dégoûts, sa musique, sa chambre rose, où elle nichait sans se soucier de la terre ni des garçons qui la piétinent. Peut-être qu’elle vivait comme ça pour ne pas voir la vérité criante : laide ! Mais elle ne va pas crier dans sa chambre, ça ferait crier les autres.
         Elle n’a rien reçu de ses parents, qui lui donneront un peu d’argent plus tard. Quant à son frère, il lui a pris un dvd sur le cirque, pour la vexer, parce que la dernière fois qu’il lui a dit : « Tu ferais un triomphe au cirque avec ton pif de primate », elle s’est jetée sur lui en criant, elle a glissé, et il a ri pendant quatre jours.
         Zoé a regardé la pochette du dvd, puis elle a dit merci avec un très grand sourire en disant qu’elle adorait le cirque.

samedi 23 juillet 2011

Mon ami Paco - extrait

Livre illustré pour enfants - éditions "Territoires de la Mémoire" - oct.2011

Lundi 30 septembre

Cher journal,

A l’école, c’était un grand jour. C’est rare. C’est parce qu’il y a un nouveau. Il est noir mais on ne dit pas noir, on dit de couleur.
- Pourquoi tu es de couleur ? j’ai demandé.
- Parce que je viens d’Afrique.
- Comme les rois mages ?
Il a rigolé, et en classe, madame Jeanne l’a rangé à côté de moi. Il travaille comme quatre avec des grands yeux qui veulent tout étudier tout de suite. Moi, c’est le contraire, alors c’est bien qu’il soit là.
On a fait une expérience de chimie, et il m’a dit :
- C’est pas pour faire une bombe ? 
- Dommage.
On a encore tellement rigolé qu’on est devenu copains.


Mardi 1er octobre

Je croyais que la guerre, c’était dans l’ancien temps. Mais non. Paco, il a dû s’enfuir avec sa mère et ses sœurs vivantes. Les autres, ils sont morts. Il allait pleurer, alors j’ai dit « c’est pas grave, ça passera ». Et on a essayé de jouer au foot, mais quand on est triste, on perd la balle.
Alors on a parlé sur un banc, et il m’écoutait. Il avait froid. Je l’ai enroulé dans mon écharpe, et il ne me l’a pas rendue, parce qu’il croyait que je la lui donnais. Tant pis. Mais elle est rose.






Mercredi 2 octobre

Aujourd’hui, Paco est venu chez moi pour faire des crêpes et un exposé sur l’eau. On a travaillé dans ma chambre, et il m’a expliqué qu’ils avaient des puits, là-bas, dans les cours.
Tu vois que c’est l’ancien temps ? j’ai dit.
Les crêpes, on les a mangées avec du chocolat de couleur, et miam, c’était bon !

samedi 9 juillet 2011

Je m'en irai peut-être pour le tremblement du bateau à l'instant où il s'ébroue en quittant le port. Ce tremblement ressemble à ce qui me vient dans la poitrine lorsque je me mets à écrire.

La mer est une fenêtre sale, mon regard une abeille qui s'y cogne la tête.
Peut-être suffirait-il que j'écrive autre chose.

 ***

Je transporterai mes racines et les ficherai en terre là-bas, plus migrant que voyageur.

lundi 13 juin 2011

chronique ch.wéry

J'ai l'impression que chacun des romans de Luc Baba, depuis "La Cage aux Cris" (2001), est un cri  qui affirme la nécessité d'écriture.
"La petite école Sainte-Rouge", un livre gris comme une vieille école, confirme cette veine poignante.

D'emblée, un paragraphe laconique comme une nécrologie, informe du décès de Paul Lambion un 21 novembre dernier. Aurait-il vraiment existé ? Le personnage s'incarne avec d'autant plus de force.
Lambion apparaît, hésitant devant les grilles de l'école où il doit remplacer un professeur illustre. Beaucoup plus loin: "L'enfer est dans les écoles. Personne ne le sait". Les grilles, celles des horaires aussi, comme une prison.
Vous pensez: un roman pour soulever les difficultés des enseignants d'aujourd'hui avec les jeunes de maintenant. Un thème rabattu autour des écoles. C'est vrai, il y a de cela dans le récit. Et de la colère, comme rarement dans les livres de Luc Baba. "Oui, c'est un beau métier! Seulement on crève tous d'attendre les instants qui nous aident à le croire." 

La vieille petite école est le théâtre d'événements singuliers, avec la malédiction d'une chimère volée, des classes dont on se souvient, des enseignants moqués, des élèves cruels sans savoir, des chimères de profs et puis des malheurs: des petits, des drames. Une histoire de tous les jours en trompe-l'œil fabuleux.

L'écriture limpide touche juste.
Ce court dialogue dit tout un personnage:

            - On ne devrait jamais les ouvrir.
            - Quoi?
            - Les cadeaux.
            - Pourquoi?
            - T'imagines la collection de rêves qu'on se ferait l'espace d'une vie?

ou tout un couple:

            - Je crois que je devrais consulter.
            - Quoi? Viens dormir.
            - Tous se mélange dans ma tête, ça devient pénible, tu comprends?
            -  Mais oui. Moi aussi, parfois.
            - Toi aussi quoi?
            - Rien.

D'autres phrases me restent. Quand les élèves sortent d'une classe, "Passe une odeur de chaussettes, de sueur et le parfum de quelques filles où des types maigres viennent rêver". Dans un cimetière à la Toussaint, "De petites gens tassées balaient le feu froid des feuilles mortes sur le marbre" ou encore "Le soleil bas pousse des ombres démesurées qui donnent une impression de vitrail, de cathédrale à ciel ouvert". Sans trop en faire, l'auteur nous gratifie de perles fines qui font du roman un chemin où il fait bon s'arrêter pour se délecter du paysage des mots.

Il me semble que les personnages centraux des livres de Luc Baba sont des variations autour d'un même homme mal dans sa peau. Je pense au Marchand de Parapluie, à Monsieur l'Ours. Ils sont bons, généreux, courageux, mais tristes. Parce que le monde est moche ? Il y a beaucoup de gens qui trouvent le monde moche qui ne se prennent pas la tête pour ça. Les élèves de Paul Lambion n'ont pas de rêves et il trouve que c'est triste. C'est triste aussi qu'une adolescente trouve le monde moche. Et les femmes: ça n'en finit pas ou ça ne commence pas...
Alors il faut se révolter et vous allez voir de quel bois se chauffe Lambion !

On dit souvent qu'un livre vous poursuit après sa lecture. C'est d'autant plus vrai que ce roman est préoccupant. On y parle même du temps. Les élèves s'en battent, il n'a pas besoin d'eux pour passer. Un sujet grave, le temps: "le contraire de l'éternité".

J'éprouve beaucoup d'empathie pour le remplaçant de la petite école.

Je ne suis pas prof mais je mets un bon huit.


Christian Wéry, mars 2008.

samedi 11 juin 2011

Ton enfant s’est coupé le bord du rêve
En cherchant son ballon
Dans un gros brouillard à couteaux

samedi 14 mai 2011

présentation sur le site de l'université de Liège

http://culture.ulg.ac.be/jcms/prod_354306/luc-baba

Une page sur le site de l'université de Liège, avec en lecture un extrait de "tout le monde me manque".

Alors...



            Ton premier roman ne sera jamais qu’un crématoire de lettres mortes. Les premiers mots sont illettrés : des bulles, un peu de poésie savonneuse qui éclate. On marche dans la boue, la tête dans un « O », les mains comme deux syllabes qui rêvent de s’unir pour écrire un verbe. Rêve, assieds-toi pour mourir et relève-toi en sachant que tout ça ne vaut pas le coup. Question de bon sens. Alors tu vivras un peu.




jeudi 7 avril 2011

un livre dans un champ de statues

Un livre dans un champ de statues

Un homme parlait une langue étrangère dans un pays dit lointain. C’était l’année dernière. C’était une langue sans Larousse de Poche. La forêt de cet homme abritait quelques oiseaux jamais découverts, et tout cela n’existe plus, mais ce n’est pas grave, dit-on. Le Littré aussi est un petit corbillard.
                C’est l’un de mes livres de chevet officiels. Pour l’instant, je lis Tintin en anglais. Il a retrouvé les arumbayas, qui ont un demi-chef blanc servant d’interprète et de prof de golf, ils ont aussi des sarbacanes empoisonnées, mais ils sont gentils quand même. Une table de chevet, c’est trop petit pour les cinq volumes du Littré. Je les ouvre au salon, et je lis les métiers, les fruits anciens, les fleurs, sans nostalgie. Ecrire, ce n’est pas coucher son front sur les linceuls de la Culture. Et pan !
                Je regarde parfois pousser les stèles des soldats inconnus de la pensée et de la langue humaines, c’est tout. On parlait de mémoire, et je pense à l’oubli, comme je pense à la nuit quand on parle du jour.
                C’est chouette, l’oubli, ça permet souvent de souffrir moins. Mais parce qu’il y a de la noblesse à ne pas oublier, les humains érigent des stèles. Langue inconnue tombée sans combattre. Un théâtre abattu sans tambours ni tempêtes, et quelques bibliothèques incendiées. On pose une statuette, les gens saluent puis s’en vont d’un pas poli. « Je me suis souvenu. » Formule alliant noblesse et « laissez-moi en paix ! »
                La stèle est le présent vide. J’oublierai mais je me suis souvenu. Alors quoi ?
                « Je me souviens » suppose une suite. Si tu te souviens, parle, prends ton stylo, arrange-toi pour que tes mômes et ceux des autres se souviennent également.
                Un linguiste est parti là-bas pour entendre les oubliés de la grande forêt parler la langue aujourd’hui éteinte. Quelques hectares en arbres à fleurs avec des oiseaux coloriés, des souffles dans le grand désordre d’une vie sans boussole et sans cravates. Au loin : les bottines de fer, les traceurs de routes. Le linguiste a partagé les jours et les fruits du petit peuple menacé, il a écrit tout ce qu’il comprenait, le nom que ces gens donnaient aux jours et aux fruits, aux plantes alimentaires ou médicinales qui leur donnaient à vivre de siècle en siècle. Fort de tout cela, il a rédigé un dictionnaire. Son présent à la mémoire.
                - Oui, bon, ça change quoi ? grimace une voisine à bosse. La langue est pfut ! Aux oubliettes ! Le livre n’y fait rien de plus que la stèle.
                D’accord. Sauf que le livre est la mémoire chaude, et qu’il restera présent plus tard come un chant de Paco Ibanez. Sauf que je me plais à croire qu’il change la conscience que le monde aura demain, au point de laisser une chance au vivant. Et puis, madame, le livre tient dans la poche de tous, et les chansons dans les oreilles, pendant que la statue se couvre de mousse avec tête de mort.
                Mais nos voisines à bosse aiment les commémorations, le ruban d’un ministre et la prière de taille. Elles choisissent la mémoire froide, la mémoire qui n’invite pas la pensée et l’action. Paix à l’âme des langues rayées de la carte, paix à l’âme du dodo et des fleurs mitoyennes aux langues rayées de la carte. Il était une fois, je me suis souvenu, vous disiez ?
                Oh, peu de chose. On me parlait de mémoire, alors je parlais d’oubli. Et je disais « monde ». Dire « monde », ce n’est pas si facile. J’entre dans un magasin bio-zen, je crie « monde ! », et avant que je ferme la bouche, un mec avec des sandales fabriquées suivant le pas modèle des guerriers Massaï dans le sable me dit « Monsieur ! Développement personnel ! Ecoute de soi ! »
                Ah, l’écoute de soi ! L’éthique de soi ! (Inventons l’éthiquette, à se coller au front pour signaler qu’on se respecte soi). Ah, le développement personnel !
                Oh, l’autre !
                Cette vague d’égocentrisme est-elle le fruit (bio) d’une résignation massive ? Avons-nous lancé trop de pavés et d’appels, cru trop longtemps que le souvenir des guerres peut condamner les guerres à naître, que le souvenir des marées noires peut conférer une âme aux puits de pétrole ?
                Peu importent les causes, l’ère de la stèle côtoie en occident l’heure du développement de son nombril. Et, loin de s’en alerter, l’art s’y couche. Roman de l’intime, livre en « je », corps sous la loupe, mascarades intérieures.
                Dans ce contexte, inviter à écrire la mémoire qui passe me semblait une belle idée. Mais écrire en souvenir de qui, de quoi ?



En souvenir de moi ?

                Je n’ai pas répondu à la lettre de madame T, qui m’adressait pourtant deux pages courtoises, dans le cadre d’un concours de nouvelles voisin de celui-ci. Grand-mère sans expérience d’écriture, elle s’adressait au juré que j’étais, à l’écrivain, au monde des arts. Elle venait d’écrire pour le concours, mais son fils lui a dit ‘man, il y a trop de caractères, tu seras disqualifiée. Ouh la ! Vite, elle a repris la plume, chassé des mots, rogné des coins de paragraphes, en vain, le texte demeurait trop long. C’est qu’elle faisait fausse route, peut-être, en rédigeant un récit bref. Oui, bien sûr, il ne s’agissait pas de fondre le texte, mais d’oublier le concours et de proposer au cinéma le scénario de sa vie ! Artiste, je devais être en mesure de la guider. Pour me convaincre de lui venir en aide, elle me narrait les hauts faits de son existence : les écoles qui l’avaient diplômée, le nombre de ses enfants, et sa longue vie proche de la frontière linguistique. Est-ce que cela convient ? Peut-on faire ne serait-ce qu’un court-métrage ?
                Madame, je ne vous ai pas répondu mais si je l’avais fait, je vous aurais raconté l’histoire de l’écrivain et du professeur Cilence. J’aurais cité à la sauvette ceux qui préfèrent les roses, les lis, le muguet, le seau de Salomon, l’euphorbe du Maroc, ou l’asperge. Ensuite je vous aurais parlé longuement de ce coléoptère qui a choisi la vigne, et que l’on surnomme « l’écrivain ». Par la vigne, l’homme cuve ses piquettes, il a donc fait de cette plante un végétal sacré, et de l’écrivain une tête de Turc.
                Coléoptère chrysomélidé, l’écrivain porte quelques autres noms, dont l’eumolpe, adoxus obscurus, le gribouri, ou le diableau. Il ne mange pas de gauche à droite comme tout le monde, non, il ne laisse pas des trous de poinçonneur au milieu des feuilles. Il trace, en dinant, de petits caractères d’imprimerie qui ne ressemblent pas à grand-chose, sauf peut-être à l’écriture courtaude et tremblotante du professeur Cilence.
                Parce que l’écrivain gâche le plaisir de l’œnologue, cela fait de lui une espèce menacée. D’ailleurs, pour en déloger, Cilence a couru les vignobles plus souvent qu’à son tour, comme il dit, armé de quelques pinces et d’un filet fauchoir. Au cours de ses chasses, il n’a jamais rencontré le moindre écrivain mâle, peut-être parce qu’il n’en existe pas, vu que la femelle écrivain est capable de s’autoféconder.
                On traquait jadis l’écrivain à l’aide d’un entonnoir en fer blanc. Dans le Gard, on semait un mélange d’huiles et de grains qui ne laissait aux larves aucune chance de salut.              Car c’est à l’état de larve que l’écrivain est le plus redoutable. En hiver, en effet, la larve d’écrivain se terre et dévore les racines. A l’état d’insecte, il est connu pour son farouche instinct de survie. Un petit coup de pied dans le plant, et le voilà pattes au ventre. Ainsi recroquevillé, il se laisse tomber au sol, et ne retourne à ses feuilles que dans la certitude de n’être plus menacé.
                Mais j’en reviens à Cilence. Chaque jour à son étude, il rêvait de comprendre cette façon peu commune de s’alimenter, et pourquoi, par exemple, alors que l’insecte semble avoir partout régressé, une invasion d’écrivains fut signalée en Bosnie durant les récents combats d’indépendance. Alors qu’il balayait du regard les ceps livrés aux coléoptères, il crut lire un matin sur une feuille large les sept lettres de son nom. Le point manquait sur le « i », mais pour le reste, aucune erreur possible, bon Dieu, l’écrivain venait de gribouiller Cilence !
                Il faut le crier sur les toits, alerter le monde, prendre des clichés. Verdeau, mon fidèle assistant, viens, vois, photographie !
                Mais l’assistant penche sur la feuille des yeux de bulbes jaunes, avant d’expliquer mollement que non. Comment « non » ? Non, c’est un hasard, ce n’est pas voulu, ce n’est pas vous, bafouille Verdeau. Quoi ? le professeur s’offusque et gifle. « Seriez-vous jaloux ? » Quelques instants plus tard,  cependant que Cilence quitte les serres en hurlant sa gloire et son indignation, l’assistant découpe en confettis la feuille controversée.
                Voilà, madame, ce que je vous aurais raconté, précisant pour ce qu’il est coutumier d’appeler « la petite histoire », que Cilence est devenu fou, et continue de hanter les vignobles à la recherche de son nom, écrit peut-être par d’autres écrivains. Comprenez-vous ? La douleur des seuls, et la peur de mourir sans laisser trace d’encre ou trace de chair, l’envie de ceux qui ne sont pas élus, ce sont des thèmes ancestraux. Au moins, ce sont des thèmes. Sauf le respect que je vous dois, votre vie et votre peur, vos écoles et le prénom de vos petits-enfants, on s’en tamponne, de même que le monde se fout de ma vie, de ma peur et de ma bronchite, de même que je me fous de l’enfance de Laurie, et de la perte d’emploi de Robert Desjetons.
                En écrivant l’histoire de Cilence, j’ai tenté de parler de vous, à travers mes philtres, sans quitter des yeux ce que j’appellerai pour la musique «  l’au-delà de l’un ». Dans les paquets de nouvelles proposées au concours des Territoires de la mémoire, nous avons reçu cela. Et c’est ce qui nous a fait dire, sans doute, que c’était une bien bonne cuvée. 


Une nouvelle

                La nouvelle connaît ses premières gloires au XVIIIème siècle, peut-être dans le sillage d’une traduction française des « mille et une nuits ». Polissonneries, jeux de raison ou fêtes galantes, elle s’envole, mais c’est un vol d’Icare. Condamnée à la frivolité selon Boileau, la nouvelle bat de l’aile et attend ses maîtres, ses nouvelles plumes. XIXème : Balzac, Mérimée, Maupassant. A leur suite, l’auteur de nouvelles devient archer. Pas de détours, juste une cible, chute et contre-chute, chaque mot servant l’issue, l’esprit vise, étudie la puissance et le geste justes. Le vingtième siècle a fauché tout cela, les têtes ont pris fou et froid d’une guerre à l’autre, on a jeté la poésie aux poules, et la nouvelle itou. Breton : « Pour compter écrire ou désirer lire une nouvelle, il faut être bien pauvre diable. »
                A présent, il paraît qu’elle retrouve un souffle. Elle s’est en tout cas libérée de la forme, et se vend en recueils. Nouvelle-instant, chronique, hachoir, feuillet lyrique, elle change de chemise, et ses auteurs se diversifient. Longtemps récréation des romanciers, la voici adoptée par les journalistes, les  photographes, ou les poètes.
                Parce que nous avons reçu autant de textes que de styles, et apprécié selon nos goûts des écrits bien différents, nous en sommes venus aux mains lors de la délibération. Il a fallu séparer les dents des barbes, et les ongles des crânes. Un hurlement rauque du Président dont les poings ensanglantés frappaient la table nous a reposés sur les sièges, et le verdict est tombé.


« 9h06, Le finisseur est de retour »
                Journalistes, disais-je. En voici un.
                Espérance est rwandaise. Et c’est sa voix que l’on entend. L’unique lueur du texte est son prénom, qui s’éteindra. Hugues Dorzée, crieur du Soir, nous ballade sur les trottoirs de Liège dans le souffle court de cette femme. L’homme qui a tué et violé sa mère est de retour, alors elle se fout des œuvres d’art que les blancs ont créées pour apaiser leur conscience, elle ne rêve même plus de justice. Elle a fui, et cherche sans armes à rendre la blessure moins acide. Mais comment respirer l’air qu’IL respire ?
                Le coup de maître de Dorzée, c’est de nous donner à ressentir la douleur, de nous rendre empathiques, autant qu’il parvient à l’être lui-même. Emmenée d’urgence à l’hôpital, Espérance s’inquiète avec insistance pour le sachet de poivrons oublié chez Salik, l’épicier. En quatre lignes, on rencontre son drame, son désir de vivre en paix, de goûter aux fruits, aux épices, à la tendresse de son compagnon, et l’impossibilité pour elle de se réconcilier avec tout cela, parce que la douleur éloigne du vivant son corps et son âme.
                On est loin de la stèle, et loin de l’écrivain coléoptère. Ici, l’héroïne est la voix d’un peuple, un écho d’impuissance, un appel simple et franc, c’est de la mémoire qui bat, c’est de l’humanité sans ficelles et sans littérature. Avec ces mots en épitaphe : « Ton espérance qui t’aime pour l’éternité »
                « Caramba, quelle chute ! » ( un soldat, in « Tintin et l’oreille cassée » )
                Bonne lecture…
               


                                                                                                                                                                            Luc Baba
                 
               

lundi 21 mars 2011

chroniques

http://www.bela.be/homepage/auteurs/auteur/blogs/luc-baba.aspx

Les quatre chroniques parues sur le site de BELA :

- La table
- écrire enfant
- heureusement, je suis un homme
- éloge de la feuille et du feutre

mardi 22 février 2011

Extrait de la nouvelle parue dans "suivez-mon regard",
recueil dirigé par Armel Job et Christian Libens

Le petit rouge de Liège

Il y avait deux coiffeurs dans le bas de la rue, autour du café des Italiens : Jean le coiffeur, et Joseph le coiffeur. Il faut que je t’en parle, de cette rue. Elle commence dans l’ombre du Palais, et finit là-haut entre jardins et verger. Une rue qui monte aussi fort, tu vois, c’est un pays à elle toute seule, ou une montagne, avec sa vallée qui gronde comme un chien couché sur la pierre, et dans les pierres, il y a l’Histoire, et puis tu as les premiers pavés. Ces pavés-là, ils te font boiter dans le tournant à t’en déformer les genoux. Plus haut, ça monte droit, les jardins s’élargissent, et jusqu’à la ferme de la Vache, ça va, on monte à pieds sans se dégrafer les poumons. Après ça, il y a la chapelle, et le Christ en croix déployé qui disait « Oh, c’est pas le Golgotha, non ? Respire, gamin ! » Enfin tu as la grosse épaule de la rue, et là, c’est vert de trois façons : la prairie, avec son troupeau sous les pommiers, le parc bien comme il faut pour prendre l’air autour de l’hôpital, et les jardins communaux sur le flanc.
La vie, c’était surtout en bas, tu t’en doutes. C’est là qu’on ragote, qu’on sait que la femme de chose est malade de la tête, et que le vieux voisin qui parle comme toute la Sicile commence à se taire bizarrement.
Je te parle de tout ça, c’était du temps où mon père était l’un de ces gosses, un de ceux qui poussaient le vieux à vélo. Le vieux, il arrivait en criant : « Allez, les enfants ! » Et ils venaient le pousser au dos, en bons petits Simons de Cyrène. Tout ça pour dire que c’était il y a longtemps.
Un jour, Jean le coiffeur et Joseph le coiffeur, ils ont arrêté de coiffer, et ils sont morts presque juste après, c’est normal. Je veux dire, ils s’ennuyaient tellement qu’ils s’asseyaient tout le temps, on peut mourir de ça.

jeudi 10 février 2011

fragments imaginaires du journal d'Abraham Stoker

J'ai écrit ce texte en grande partie à la bibliothèque de Whitby, où Stoker fit lui-même de longues recherches lorsqu'il écrivit Dracula. Il avait choisi la côte du Yorkshire et la ville de Whitby pour les brouillards glauques juchés sur les falaises, le vieux cimetière marin, les ruines de l'abbaye de Ste Hilda.

http://www.fureurdelire.cfwb.be/fileadmin/sites/fdl/upload/fdl_super_editor/fdl_editor/documents/publications/Luc_Baba.pdf

noJ'JJai écrit ce texte en grande partie à WHitby, uvelle intégrale : fragments imaginaires du journal d'Abraham Stoker

samedi 22 janvier 2011

la cage aux cris


Je suis né comme une fleur sous un orage de juin, à dix heures, pendant que les haricots sortaient tous ensemble au fond du jardin.
Ma petite sœur est venue sous le soleil quatre ans plus tard, pendant que je m’ennuyais chez la voisine d’en face.
J’ai oublié ce que j’ai vécu entre mon matin d’orage et son matin de soleil , mais ce jour-là me revient clair et net : le jardin jaune, et ma mère assise comme une sainte mère des pauvres dans les plis de sa jupe rêche, avec un sourire de femme nue.
Sarah dormait dans des habits blancs très doux. C’était un petit paquet de vie rose et chaud, si petit que j’eus très peur quand je la regardai pour la première fois. Je savais déjà que j’étais moi-même léger, fragile, car sous les fessées de mon père, je perdais pied, retombais ailleurs sur les mains, ou sur mon derrière qui recevait une double correction. Mais Sarah, la pauvre, elle ne pesait rien du tout. Une fessée l’aurait déformée, brisée peut-être.
Heureusement, elle n’en reçut pas une seule, jamais. Et pour m’expliquer qu’elle était frêle, mon père, Joseph, m’interdit de la prendre dans mes bras. Il me l’interdit ce jour-là une fois pour toutes. C’est pour cela qu’elle me manque.
Nous habitions une grande maison blanche sur les hauteurs de Liège. Pendant plusieurs années, je dormis dans la grande chambre du second, mais dès que ma petite sœur cessa de ne rien peser, j’émigrai dans la pièce voisine, juste large pour un lit, un bureau d’enfant, une table de nuit, et moi debout.

De ma première chambre, je me souviens d’une farce que nous avions jouée à mon père. C’était un samedi de décembre où saint Nicolas devait passer à la télévision avec son âne triste et son fouetteur d’enfants. Nous devions attendre, pour le voir, que mon père vienne nous chercher, alors, un grand rire dans les mains, piétinant et dansant, Sarah tentait de tuer le temps, qui ne se laissait pas faire.
– J’ai une idée, bâilla l’un de nous deux. On va se cacher sous le lit pour lui faire une blague.
Bientôt, mon père avala les marches trois par trois ( il ne montait jamais autrement ), et poussa la porte grinçante.
– Où est-ce que vous êtes ?
Tout de suite, mon rire mal étouffé nous trahit, et Joseph se fâcha tout rond,  d’une voix à faire sangloter les murs, emporta ma sœur à son nid et  me laissa devant ma fenêtre grise, avec mon regard d’orphelin et de la pluie dans les yeux. Lorgnant le ciel, je regrettai que saint Nicolas ne fût pas mon père, ou le contraire. Le lendemain, ma petite sœur dut apprendre comme tous les enfants que saint Nicolas n’existait pas, et que notre père ne passerait jamais à la télévision.

L’insouciance est un cadeau plein de couleurs que la vie, hypocrite, offre aux mômes de partout. Ca vous porte jusqu’à l’âge des premières patiences, des premières colères conscientes. L’enfance finie, tu la regardes, ta vie. «  Eh, tu m’as bien eu. » Seulement, on a eu le temps de s’attacher, à soi-même, au moins, à un chien à roulettes qu’on tirait dans l’allée.
Au début de la vie, dépourvus de raison, les petits humains mangent tout, même quand ça pique, même l’amer et les arêtes.
– Mange ! Mange ! Sinon tu ne grandiras pas.
Et je grandissais, et je grandissais, avec de l’amer qui se rangeait sous la peau, quelque part entre deux épines, entre deux arêtes. J’apprenais que l’on ne peut pas repousser son assiette. Et quand j’avais peur ou froid, je croyais que ça venait du dehors.

A dix ans, j’étais le plus grand de la classe, avec Michel : un redoublant. Nous étions cinq garçons pour un bataillon de filles. J’arrivais de l’école de garçons où travaillait mon père. C’est qu’il avait fallu me renvoyer de là le jour où, pour une punition que je ne méritais pas tellement, j’avais hurlé à l’injustice, claqué des portes, insulté de droite et de gauche, alerté la direction. J’avais donc quitté Saint Jean Baptiste pour Sainte Marie, où je m’ennuyais tout autant.

Mon père n’aimait pas Dieu, parce que sa mère avait prié trop fort. Seulement voilà, puisqu’ il avait une place à l’école catholique, il fallut bien nous baptiser, on nous poussa au catéchisme, à la messe du dimanche aussi, les premiers temps. Pourtant, un enfant ne peut rien comprendre à la messe, sinon que le curé est une sorte de chef indien en robe large qu’il faut écouter comme l’institutrice, mais sans jamais poser de questions, et surtout sans rire, ce qui n’est pas gagné. Il comprend aussi qu’il ne fait pas chaud dans les églises, que les fenêtres ont des couleurs de livres d’images, et que les vieux ont peur, mais qu’ils viennent quand même.
Un jour, mon père m’a jeté sur le parvis comme un pauvre mendiant parce que je riais trop aigu. Je m’en souviens parce que, cette fois-là, on s’attendrissait d’un bambin qui pleurait pour tout le monde.
Donc, après le catéchisme et la messe du dimanche, il y eut le banc des communions, puis l’école catholique. Nous passions de lourdes heures à étudier Dieu et le Christ, pendant que Joseph haussait les épaules et grinçait des dents.
– C’est des conneries, il disait. Moi, je crois en moi, c’est déjà pas mal.
Alors on riait ensemble des prêtres et de leurs groupies.
Plus tard, ma mère m’a avoué tout bas qu’elle croyait en lui, en Dieu, mais qu’il ne fallait surtout pas le dire à papa. C’était un secret.




mercredi 19 janvier 2011

http://www.territoires-memoire.be/index.php?page=libre_ecrit_book

"Passage de mémoire" est en librairie...


 ( recueil des textes choisis par le jury du concours de nouvelles orchestré par les Territoires de la Mémoire. )

Présentation de l'ouvrage le samedi 19 mars prochain à 15h
ASBL Barricade - 19 - 20 rue Pierreuse  -  Liège

En présence de plusieurs auteurs publiés, de membres du Jury, et de représentants des Territoires de la mémoire, cette rencontre sera l'occasion de s'interroger sur le sens et l'enjeu des concours d'écriture.

Je lirai quelques extraits du recueil dont je signe la préface, et m'entretiendrai avec les différents acteurs du projet, pour une heure de découvertes et de témoignages, autour d'un verre, dans le plus convivial des lieux littéraires liégeois.